« Ah, le happy ending ici, c’est une prestation de base. »
Matthieu ouvre de grands yeux.
« Mais du coup, tu savais déjà masser avant ? »
« Ah non, ça, j’ai dû apprendre. D’ailleurs, c’était le plus difficile. Masser, c’est la seule chose que je savais pas faire. »
On est assis à une terrasse autour de Red House, au cœur de Ximending, et depuis quelques minutes notre serveur français nous raconte comment il s’est retrouvé à devenir à la fois serveur et masseur à Taipei. Quelques mois plus tôt, il vivait déjà ici et travaillait dans le marketing. Puis il s’est fait virer. Il fallait payer les factures, alors il a trouvé ce travail de serveur à temps partiel et commencé, à côté, à faire des massages.
À ce moment-là, Sébastien se pose justement pas mal de questions sur son propre avenir professionnel. Autant dire que cette conversation ouvre quelques perspectives assez inattendues.
Mais deux jours plus tôt, avant même de poser nos sacs, on savait déjà qu’on allait aimer Taipei. Il y a des villes où l’on n’est jamais allé, mais où l’on est presque certain qu’on va se sentir bien. Taipei, c’était exactement ça.
On arrive dans l’après-midi et on découvre notre hôtel à Ximending. Après six mois de voyage, on a surtout appris à adapter nos attentes en fonction des destinations, des prix et du temps que l’on passe réellement dans les hébergements. La chambre n’est pas grandiose, la propreté pourrait être meilleure et on découvrira rapidement que l’on partage les murs et le plafond avec un rat qui gratouille par intermittence, de jour comme de nuit. Mais l’hôtel est très bien placé, pas cher et, à ce stade du voyage, il fait parfaitement l’affaire.
Une autre chose nous surprend dans la salle de bain : pas de petite brosse à dents, pas de dentifrice miniature ni de collection de petits produits jetables comme on en trouve encore dans énormément d’hôtels. Et cette fois, ce n’est pas simplement une économie de notre hôtel. Depuis janvier 2025, les hébergements à Taïwan ne doivent plus mettre automatiquement à disposition plusieurs produits d’hygiène à usage unique, notamment les brosses à dents, dentifrices, peignes ou rasoirs. Les petits flacons individuels de shampoing, après-shampoing, gel douche et lotion ont également laissé place à de plus grands contenants. Si l’on oublie quelque chose, certains produits peuvent toujours être demandés à l’hôtel.
Au premier abord, ça peut paraître légèrement embêtant. Puis on trouve l’idée franchement géniale. Quand on pense au nombre de petites brosses à dents, tubes et flacons utilisés une seule fois avant de finir directement à la poubelle, on se demande surtout pourquoi ce n’est pas déjà la norme partout. Alors oui, il y a un peu moins de choses alignées dans la salle de bain. Et franchement, qu’est-ce qu’on s’en fout ?
On pose nos sacs et on sort immédiatement.
Ximending est l’un des quartiers les plus animés de Taipei, avec ses rues piétonnes, ses écrans, ses restaurants et ses boutiques. Quelques rues plus loin, autour de Red House, un grand arc-en-ciel est peint au sol et plusieurs terrasses accueillent les bars LGBT du quartier.


Très vite, on remarque surtout à quel point tout paraît naturel. Des couples d’hommes s’enlacent, s’embrassent, vivent simplement leur soirée, et personne ne semble y accorder la moindre importance. Pour nous aussi, pouvoir faire pareil sans se demander qui regarde fait un bien fou. On se sent immédiatement comme des poissons dans l’eau.
Dès les premiers jours, on découvre aussi à quel point Taipei est facile à parcourir. Entre le métro, les bus et les vélos en libre-service YouBike, on passe facilement d’un quartier à l’autre et on adapte assez vite nos trajets selon les situations.
La EasyCard devient rapidement notre meilleure alliée. Elle permet de payer les transports publics, mais aussi certains achats du quotidien dans les supérettes et différents commerces. À Taipei, elle existe même sous forme d’objets collectors parfois assez improbables, inspirés de personnages, de licences populaires ou d’objets du quotidien. On découvre rapidement que certaines personnes les collectionnent presque autant qu’elles les utilisent. On utilise également beaucoup YouBike, le système de vélos en libre-service de la ville. Très souvent, notre combinaison gagnante consiste simplement à alterner métro, bus et vélo selon l’endroit où l’on veut aller.

Le lendemain, après une première soirée terminée assez tard, on décide de ne surtout pas transformer nos sept jours à Taipei en marathon. Direction Dadaocheng et Dihua Street, un ancien quartier commerçant où les vieilles façades accueillent aujourd’hui boutiques de thé, commerces traditionnels, petits cafés et adresses beaucoup plus design. C’est légèrement bobo, très agréable et parfaitement adapté à notre niveau d’énergie du jour.
Le soir, retour à Ximending, et on rejoint précisément la scène du début avec notre serveur français et sa reconversion professionnelle assez inattendue. Après plusieurs verres, on termine au Cosma, une boîte où l’ambiance nous paraît très locale. Ce soir-là, chacun reste plutôt avec son groupe et on profite simplement de la soirée. Les vraies rencontres viendront quelques jours plus tard.
Le lendemain commence forcément plus tard que prévu. On teste Lao Shan Dong Homemade Noodles, une adresse de Ximending distinguée Bib Gourmand par le Guide Michelin. Les nouilles sont faites à la main, c’est très bon et vraiment abordable, même si ce ne sera pas non plus notre révélation culinaire du voyage.
On poursuit avec le Longshan Temple, et là le changement d’ambiance est total. Le temple est chargé de couleurs, de lanternes, de dragons et d’encens, mais ce qui nous plaît surtout est de le découvrir réellement utilisé. Autour de nous, les fidèles prient, déposent leurs offrandes et circulent entre les autels. Longshan mêle traditions bouddhistes, taoïstes et croyances populaires, ce qui explique aussi cette impression qu’il se passe quelque chose partout à la fois.

On découvre également le Chiang Kai-shek Memorial Hall, cet immense ensemble blanc et bleu qui domine une place monumentale. Au-delà de l’architecture, les expositions permettent aussi d’aborder une partie beaucoup plus complexe de l’histoire récente de Taïwan et l’évolution du pays au cours des dernières décennies. C’est finalement ce qui rend la visite beaucoup plus intéressante qu’on ne l’imaginait.
Le soir, on retrouve un Taipei complètement différent dans l’un de ses marchés de nuit. Beaucoup de monde, des enseignes partout et surtout énormément de choses à manger. On goûte notamment d’énormes champignons grillés qui deviennent instantanément l’un de nos snacks préférés, puis le fameux rouleau de glace taïwanais : une fine crêpe dans laquelle on enferme de la glace et des copeaux de cacahuète.
Sur le papier, certaines associations peuvent sembler légèrement suspectes. Dans la réalité, elles fonctionnent beaucoup trop bien. Et à Taipei, la nourriture devient rapidement une activité à part entière. Restaurants, petites cantines, stands ou marchés de nuit, on commence régulièrement à réfléchir au prochain repas alors qu’on vient à peine de terminer le précédent.
Quelques jours plus tard, direction Xinyi, le Taipei des gratte-ciel et évidemment de Taipei 101.



On veut monter dans la tour, mais pas forcément payer l’observatoire classique. On a trouvé une autre solution : prendre un café au Simple Kaffa Sola, installé au 88e étage. Pour environ 250 NT$ par boisson au moment de notre visite, on se retrouve avec une vue immense sur Taipei et pratiquement personne autour de nous. Pour nous, le calcul est vite fait.
En redescendant, on repère aussi Tao Zhu Yin Yuan, cette tour assez incroyable dessinée par l’architecte belge Vincent Callebaut. Les étages pivotent progressivement autour du bâtiment, donnant l’impression d’une gigantesque double hélice végétalisée. On passe évidemment un certain temps à chercher le bon angle pour la photographier avec Taipei 101.


On termine la journée à Elephant Mountain. Ici, on appelle ça un trail. Pour nous, c’est surtout une petite montée avec beaucoup d’escaliers, mais en quelques dizaines de minutes Taipei 101 apparaît devant toute la ville avec les montagnes en arrière-plan.
La vue nous plaît tellement qu’on se fait immédiatement une promesse : revenir pour notre dernier coucher de soleil.
Une journée plus calme nous emmène ensuite au National Palace Museum. On y découvre surtout une partie de l’histoire chinoise et taïwanaise que l’on connaissait finalement assez mal, au milieu d’une collection immense d’objets impériaux.
Mais évidemment, ce que l’on retiendra le mieux est un morceau de poitrine de porc.
Enfin, presque.
La célèbre Meat-shaped Stone est un morceau de jaspe travaillé pour reproduire l’apparence du porc braisé, jusqu’aux différentes couches et aux petits pores de la peau. C’est l’une des pièces emblématiques du musée et on trouve quand même assez formidable qu’au milieu de milliers de trésors historiques, tout le monde se retrouve autour d’un caillou qui ressemble à un bout de viande.
Pour notre grande journée en dehors de Taipei, on part ensuite vers Shifen.
La voie ferrée traverse directement la rue principale du village. Lorsque le train arrive, tout le monde se pousse, puis quelques secondes après son passage, visiteurs et commerçants reprennent tranquillement possession des rails.
C’est ici que l’on vient surtout pour faire voler les lanternes célestes. On choisit les couleurs selon les types de vœux que l’on veut faire, on écrit sur les différentes faces, puis la lanterne est allumée et lâchée depuis les rails.
Cela coûte 250 NT$ et on adore l’expérience. Tellement qu’on la fait deux fois. On pourrait prétendre que c’était pour avoir davantage de vœux. Les photos ont probablement aussi joué un petit rôle.
Après les lanternes, on poursuit vers Shifen Waterfall. Depuis le village, une petite marche d’une quinzaine de minutes permet de rejoindre la cascade en longeant la rivière et plusieurs passerelles au milieu de la végétation. Le chemin est déjà agréable en lui-même. La cascade est large, entourée de verdure et vaut largement le détour avant de poursuivre la journée, même si ce n’est pas forcément un endroit où l’on passerait des heures.
On rejoint ensuite Jiufen, où l’ambiance n’a plus rien à voir.


Le village est accroché à la montagne, avec des ruelles étroites, beaucoup d’escaliers et des lanternes rouges suspendues partout. C’est extrêmement touristique, tout le monde cherche plus ou moins les mêmes photos et, évidemment, nous aussi.
On passe donc une bonne partie de l’après-midi à explorer les ruelles, grimper les escaliers et chercher les plus beaux points de vue. Puis, comme il reste encore un peu de temps avant le coucher du soleil, on s’installe dans l’un des nombreux salons de thé qui surplombent la vallée.
Installés près de la fenêtre avec notre petite théière, on profite simplement du moment. L’ambiance est calme et contraste complètement avec l’agitation des ruelles juste en dessous. Pendant près d’une heure, on regarde les collines environnantes et les lanternes commencer à s’allumer doucement dans le village.
Puis le soleil disparaît progressivement et les lanternes rouges prennent peu à peu le dessus sur le reste du décor. On avait peur que Jiufen soit uniquement joli sur Instagram. On y reste finalement jusqu’à la nuit.


Beaucoup de visiteurs font Shifen et Jiufen avec un tour organisé. Nous, on utilise simplement les trains et les bus. Le trajet reste facile, coûte peu et nous permet surtout de ne dépendre d’aucun horaire de groupe.
À ce stade, on devait normalement quitter Taipei. On décide finalement de rester une journée de plus. C’est probablement le meilleur avis que l’on puisse donner sur une ville.
Pour cette dernière journée, on ne cherche plus vraiment à remplir le programme. En fin d’après-midi, on tient simplement notre promesse et on retourne à Elephant Mountain pour le coucher du soleil.
Cette fois, on reste jusqu’au bout. Le ciel derrière Taipei 101 passe progressivement de l’orange au rose puis au bleu profond pendant que la ville commence à s’allumer. La vue était déjà belle en journée. À cette heure-là, elle devient vraiment spectaculaire.


Puis arrive le jeudi soir.
On retourne autour de Red House et, cette fois, la soirée n’a plus rien à voir avec les précédentes. Des locaux viennent spontanément nous parler, les conversations s’enchaînent et on finit par passer une bonne partie de la soirée à discuter avec des personnes que l’on ne connaissait absolument pas quelques minutes plus tôt. On rigole, on boit quelques verres et on termine évidemment la nuit au Cosma, où l’on reste beaucoup plus longtemps que prévu.
C’est de loin notre meilleure soirée à Taipei. Le réveil du lendemain pique un peu les yeux, mais ça valait largement le coup.
Ce séjour nous rappelle aussi quelque chose que l’on observe depuis notre arrivée à Taïwan : l’incroyable gentillesse des locaux. Et ce ne sont presque jamais de grands gestes. Juste une accumulation de petites attentions qui finissent par marquer.
Au restaurant, plusieurs personnes prennent le temps de nous expliquer comment manger certains plats ou de nous montrer des ingrédients que l’on ne connaît pas. Lorsque l’on hésite devant un plan ou que l’on cherche une direction, quelqu’un finit régulièrement par proposer spontanément son aide. Un après-midi, alors que l’on est simplement assis dans un parc, une personne vient même partager une partie de son snack avec nous sans rien attendre en retour.
Et puis il y a tous ces petits moments auxquels on ne s’attend pas forcément. Un « you are cute » lancé avec un sourire après un bisou, une conversation qui démarre naturellement ou simplement cette sensation d’être accueilli avec bienveillance. Individuellement, ce ne sont que de petites interactions. Mais accumulées au fil des jours, elles finissent par donner une couleur particulière à tout le voyage.
Alors, pourquoi devez-vous absolument, vraiment absolument, visiter Taipei ?
Parce qu’au-delà des monuments et des choses à cocher sur une carte, Taipei nous a offert quelque chose que l’on avait rarement ressenti ailleurs. On y retrouve énormément d’éléments de la culture chinoise dans les temples, la nourriture, les traditions, les marchés ou les collections du National Palace Museum, mais dans un contexte taïwanais qui nous a semblé profondément différent de tout ce que l’on en connaissait jusque-là. Pour nous qui avions surtout découvert cet univers à travers des images, des récits et beaucoup de choses entendues de loin, le vivre au quotidien a été passionnant.
Et puis il y a tout le reste. On a incroyablement bien mangé. Les locaux ont été d’une gentillesse folle avec nous. Taipei est belle, dépaysante, moderne sans avoir effacé ses temples et ses traditions, très urbaine tout en permettant de se retrouver sur une montagne en quelques dizaines de minutes, animée jusque tard tout en restant incroyablement facile à vivre.
Et surtout, on s’y est sentis libres. Libres de nous enlacer, de nous embrasser, de sortir, de rencontrer des gens et simplement d’être nous-mêmes sans avoir l’impression que cela intéressait qui que ce soit.
Avant d’arriver, on savait qu’on allait aimer Taipei. On ne savait simplement pas encore à quel point.
On devait y rester une semaine. On a prolongé. Et lorsqu’il a finalement fallu partir, notre première pensée n’a pas été de nous demander si on reviendrait.
C’était plutôt de savoir quand.
