Hoi An, et si le tourisme de masse faisait partie de la magie ?

Article

Hoi An, et si le tourisme de masse faisait partie de la magie ?

« Coco, coco, coco. »

« Banana, banana, banana. »

Sébastien regarde Matthieu.

« J’ai l’impression qu’on est dans les Minions. »

Matthieu éclate de rire.

Face à nous, notre capitaine sourit dans son petit bateau rond en bambou. Son anglais est limité et, depuis quelques minutes, notre conversation semble essentiellement composée de « coco », de « banana » et de grands gestes. Il nous emmène entre les cocotiers d’eau, nous montre comment attraper des crabes avec un morceau de poisson mort au bout d’une ligne et fabrique une petite couronne avec des feuilles. Sur le papier, on est en plein dans l’une des attractions les plus touristiques de Hoi An. Dans la réalité, on est presque seuls et on s’amuse énormément. Une contradiction qui va finalement assez bien résumer notre séjour.

Hoi An se trouve à quelques dizaines de kilomètres de Da Nang et beaucoup de voyageurs choisissent de n’y venir que pour la journée. Nous, on décide d’y rester quatre nuits. Dès la première soirée, on comprend qu’on a bien fait. Après les immeubles et les grandes avenues de Da Nang, le décor change complètement. Des maisons basses aux façades jaunes et aux volets en bois bordent les rues de la vieille ville. Partout, des lanternes sont suspendues aux façades, au-dessus des ruelles, dans les restaurants et jusque sur les bateaux. Bleues, roses, rouges, vertes, jaunes, violettes, elles transforment progressivement la ville à mesure que la nuit tombe. Dans les rues se mélangent touristes vietnamiens et voyageurs occidentaux.

Le soir, tout converge vers la rivière Hoài. Des dizaines de petites embarcations couvertes de lanternes avancent lentement sur l’eau. Dès notre première soirée, on monte dans l’une d’elles. La promenade est très courte et ne coûte presque rien, mais c’est une attraction à part entière. On nous confie une petite lanterne en papier avec une bougie, on fait un vœu avant de la déposer sur l’eau et on la regarde s’éloigner parmi les autres. On aime tellement l’expérience qu’on la refera même lors de notre dernière soirée. Il ne se passe objectivement pas grand-chose pendant ces quelques minutes. Et pourtant, être au milieu de tous ces bateaux illuminés suffit à rendre le moment assez magique.

La soirée continue sans véritable programme. On s’arrête dans un petit bar où un couple chante en live. Il y a très peu de clients. Lorsqu’ils comprennent que l’on parle français, les premières notes de On va s’aimer de Gilbert Montagné commencent. La mélodie, aucun doute. Les paroles, en revanche, ont manifestement beaucoup voyagé entre la France et le Vietnam. On reconnaît suffisamment la chanson pour savoir ce qu’ils sont censés chanter, mais pas toujours ce qu’ils chantent réellement. Avec presque personne dans le bar et leur français très vietnamien, on a pratiquement droit à notre concert privé.

Un peu plus tard, en rentrant vers notre hôtel, un drapeau arc-en-ciel attire notre attention devant un petit bar ouvert sur la rue. On s’arrête. L’endroit s’appelle le Pip Bar. On commande deux cocktails et, en parcourant la carte, on aperçoit un mango sticky rice. Parfait, on terminera même la soirée avec un petit dessert.

Sauf qu’on est dans un bar à cocktails.

Et le mango sticky rice est lui aussi un cocktail.

Résultat : trois cocktails au lieu de deux et toujours aucun dessert. Heureusement, la version liquide est plutôt réussie. On aime aussi immédiatement l’endroit, sa petite terrasse ouverte sur la rue et son ambiance facile. Ce qui devait être un dernier verre improvisé devient finalement l’un des endroits où l’on reviendra pendant nos quatre jours.

C’est d’ailleurs en revenant chaque soir dans les mêmes rues qu’on commence à observer la drôle de mécanique touristique de Hoi An. Tout le monde se photographie partout. Devant certaines boutiques de lanternes, les décors sont tellement parfaits qu’ils semblent presque avoir été construits pour Instagram. Et parfois, c’est littéralement le cas. Pour 10 000 dongs, quelques dizaines de centimes, on peut entrer et utiliser le mur de lanternes comme décor.

Après plus d’un mois au Vietnam, on commence peut-être à s’habituer à ce genre de système, mais celui-ci nous paraît plutôt intelligent. Le commerçant gagne quelque chose, le visiteur peut prendre tranquillement ses photos sans déranger et personne n’a besoin de faire semblant d’être là pour acheter une lanterne. Tout est parfaitement commercial et parfaitement assumé. Et malgré tout, le résultat reste beau. À Hoi An, on commence doucement à se demander si tourisme et charme sont vraiment obligés d’être ennemis.

Cette impression vient aussi des gens. Certains restaurateurs se montrent particulièrement familiers et tactiles, surtout avec Matthieu, dont les bras semblent susciter un intérêt assez constant. On lui touche le bras pour lui parler, puis encore quelques minutes plus tard. Ça finit surtout par beaucoup nous amuser. Derrière la mécanique touristique, les échanges restent souvent étonnamment spontanés.

Notre hôtel nous donne aussi une excellente raison de ne pas transformer ces quatre jours en marathon. Pour une somme presque dérisoire, on découvre un hôtel contemporain avec une piscine à débordement ouverte sur les rizières, une chambre gigantesque avec une jolie vue, un lit extrêmement confortable et des vélos gratuits. Le matin, le petit déjeuner est gargantuesque et délicieux. On fait un peu de sport, quelques parties de pickleball, beaucoup de piscine et on repart chaque soir vers la vieille ville. Pour une fois, on ne cherche pas à remplir les journées.

Les vélos nous emmènent aussi à travers les rizières jusqu’aux fameux coconut boats. On s’attendait à découvrir une autoroute d’embarcations rondes remplie de touristes. Pourtant, les points de départ sont tellement dispersés qu’on ne croise que deux autres visiteurs pendant une bonne partie de la balade.

C’est là que commence notre conversation très élaborée autour de « coco » et « banana ». Notre capitaine nous montre la pêche aux crabes, nous fabrique une petite couronne avec des feuilles, puis révèle une autre passion : Rasputin. La chanson démarre, il la fredonne comme il peut et improvise une petite danse sur le bord du bateau. Quelques minutes plus tard, notre embarcation tourne à toute vitesse sur elle-même. L’estomac apprécie moyennement. Nous, beaucoup plus.

Puis la musique s’arrête.

Il se montre du doigt.

« Tip, tip. »

On éclate de rire. Après Rasputin, la danse et le bateau qui tourne sur lui-même, au moins les choses sont claires.

Le timing est admirable.

Même la sortie est parfaitement organisée. Une autre embarcation nous photographie avec lui et, quelques minutes plus tard, nos clichés nous attendent. Une quinzaine de photos pour moins de trois francs suisses. Encore une fois, on ne sait plus très bien si l’on vient de vivre une petite balade artisanale ou une attraction touristique parfaitement rodée. Probablement les deux.

Quelques kilomètres plus loin, on tente une autre expérience dont le nom résume assez bien le principe : le Duck Leader. Au milieu des rizières, plusieurs troupes de canards attendent leurs visiteurs. Le jeu consiste à devenir, pendant quelques minutes, leur chef improvisé. On reçoit des graines, on avance et toute la troupe suit immédiatement dans un joyeux mouvement collectif.

L’endroit paraît très rural, mais l’organisation est parfaitement rodée. Plusieurs groupes évoluent côte à côte, chacun avec son guide et ses propres canards.

Pendant une vingtaine de minutes, les nôtres nous suivent donc avec une motivation assez simple : récupérer les graines que l’on distribue. Puis notre guide décide de changer légèrement les règles et verse les graines directement sur nos pieds.

En quelques secondes, nos pieds disparaissent sous les canards.

Les becs picorent, ça chatouille et impossible de bouger sans risquer d’en écraser un. Matthieu adore. Sébastien découvre qu’il existe apparemment une quantité maximale de canards acceptable autour de ses pieds. Après ça, lavage, désinfection et, une fois à l’hôtel, deuxième lavage par mesure de précaution.

Hoi An pousse même le tourisme jusqu’à permettre de repartir avec quelque chose fabriqué spécialement pour soi. Sébastien veut absolument tester l’un de ces magasins capables de réaliser des chaussures en cuir sur mesure en une journée. On choisit le modèle, le cuir, la couleur, on mesure les pieds. Le choix se porte sur des sandales très fortement inspirées d’un certain modèle allemand bien connu. Disons des « Birkenpresque ». Le lendemain, elles sont prêtes.

Puis arrive la pleine lune.

Et c’est ce soir-là que toutes nos impressions des jours précédents finissent par se rejoindre.

Une partie de l’éclairage électrique de la vieille ville s’efface et les lanternes prennent possession des rues. Elles pendent au-dessus de nos têtes, remplissent les bateaux et se reflètent dans la rivière. Les petites lanternes en papier dérivent sur l’eau entre les embarcations. Il y a énormément de monde. Énormément de bateaux. Énormément de téléphones levés pour prendre des photos.

Et c’est magnifique.

C’est presque contre-intuitif. On pourrait enlever la moitié des visiteurs et obtenir une vieille ville plus calme. Retirer trente bateaux de la rivière et rendre l’expérience plus paisible. Supprimer les boutiques pensées pour les photos et avoir quelque chose de moins commercial.

Mais est-ce que ce serait vraiment plus beau ?

Ce soir-là, on n’en est plus certains. Ce sont précisément tous ces bateaux illuminés qui transforment la rivière en immense mosaïque de couleurs. Toutes ces lanternes accumulées qui rendent les rues presque irréelles. Le tourisme ne se contente plus d’occuper le décor. Par endroits, il contribue directement à le créer.

Et pourtant, derrière lui, autre chose continue. Devant certaines maisons et certains commerces, on remarque des plateaux de nourriture, de l’encens et des offrandes liés notamment aux ancêtres et aux croyances spirituelles locales. À quelques mètres de distance, une famille installe ses offrandes pendant que des visiteurs montent dans des bateaux couverts de lumières. Les deux réalités ne sont pas cachées l’une derrière l’autre. Elles occupent les mêmes rues.

C’est peut-être pour ça que quatre nuits à Hoi An nous paraissent finalement presque trop courtes. On n’a pas rempli nos journées de monuments ni essayé de tout voir. On a fait du vélo, traîné dans une piscine face aux rizières, bu un dessert par erreur, écouté Gilbert Montagné dans un français improbable, laissé des canards nous picorer les pieds et repris une deuxième fois un petit bateau simplement parce que c’était beau.

On pensait que Hoi An risquait de nous plaire malgré son tourisme de masse.

Finalement, elle nous a parfois plu grâce à lui.

Et ça, on ne s’y attendait vraiment pas.